03.05.2007

Hasankeyf, un trésor condamné à être noyé

Episodes précédents :
Vers Diyarbakir. Première Etape : Istanbul
Vers Diyarbakir. Sur la route
Enfin, le Kurdistan !


Le 20 mars 2005, avec la délégation italienne, je suis partie visiter le site archéologique de Hasankeyf. J’expliquerai l’importance de cet endroit à la fin de ce compte rendu. Pendant ce voyage, j’ai pris des notes vocales avec mon dictaphone. J’aurais bien aimé insérer l’audio au moins de quelques unes de ces notes, mais comme elles sont en italien, et qu’en plus la qualité audio est très mauvaise, je me contenterai de les traduire par écrit.


On est le 20 mars. En ce moment je me trouve dans le minibus qui nous amène à Hasankeyf. Nous sommes partis de Diyarbakir autour de 8 heures et demi, il est 9 heures moins cinq. Nous allons visiter les lieux qui devraient être inondés une fois que sera construit le barrage du Gap (Projet de l’Anatolie du Sud-est. Le barrage est celui d’Ilisu), un projet toutefois qui, selon notre guide, ne sera sans doute pas réalisé.
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Il est 9 heures, et notre minibus, qui se dirige vers Hasankeyf, vient de traverser le Tigre, un des deux fleuves de l’ancienne Mésopotamie que les kurdes considèrent comme leur région d’origine. Naturellement, les choses sont toujours un peu plus compliquées que ce qu’on raconte, mais ce qui est sûr c’est que cette région est très importante pour les kurdes, ainsi que ces fleuves, le Tigre et l’Euphrate.

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On parlait de l’importance des fleuves dans cette région.
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Naturellement, c’est une terre extrêmement fertile, qui fait partie de ce qui a été nommé « le Croissant fertile », qui inclut justement la Mésopotamie et qui va jusqu’en Egypte. Nous sommes entourés de champs, où on cultive des légumes - sur lesquels notre guide ne donne pas plus de précision - et, surtout, du coton.

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Nous venons de tomber sur un barrage de police. Les choses sont en train de changer, elles ont déjà changé, ça se voit même dans les petites choses. Une voiture de la police était en train de contrôler une autre voiture au passage, et nous nous sommes arrêtés. Nous nous apprêtions à sortir nos documents, quand nous nous sommes aperçus qu’ils nous laissaient passer avec un sourire, sans faire aucun problème. Quelque chose est en train de changer en Turquie.

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Il est 9 heures et demi. Nous sommes à Batman.

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Je découvre alors que Batman est une ville. Je ne sais pas pourquoi je l’avais toujours imaginé comme un village. Une ville mais avec des particularités. Nous avons passé il y a quelques minutes un rond-point. Sous un panneau qui disait quelque chose du genre « Le pétrole est le futur de la Turquie », au milieu du rond-point il y avait des moutons en train de paître.

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10 heures moins le quart. A la sortie de Batman nous avons trouvé un autre check point. Cette fois-ci ils contrôlent les documents de notre chauffeur.

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En tout cas un normal contrôle de routine. Dans le passé ils auraient pris les passeports de tous les passagers. Cette fois, rapide contrôle des documents du chauffeur, et c’est parti ! Nous sommes à nouveau sur la route vers Hasankeyf.

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Nous avons fait une pause dans une vallée spectaculaire. Nous nous sommes arrêtés prendre des photos, filmer… C’est indescriptible. Le Tigre la traverse en formant une gorge. D’un côté, il y a des falaises, de l’autre, des douces collines.

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A 10 heures et demi nous rentrons à Hasankeyf.
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Nous allons commencer notre visite. A peine sortis du minibus, nous avons été « agressés » - pas méchamment, bien entendu – par un troupeau d’enfants à la recherche de clients pour leurs guides de Hasankeyf, écrits en anglais, turc et français.

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(Haletant pendant une montée) En ce moment je suis vraiment contente de mes super chaussures de randonnée, achetées avant de partir.

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Certains d’entre nous ont acheté des brochures avec de très belles photos. Les enfants, comme d’habitude, nous entourent, ils essaient de nous extorquer, en plus de notre attention, quelque bahşış. Je me souviens qu’à Harran les enfants avaient été très précieux, les enfants et aussi les plus grands. C’est impressionnant de voir qu’on se retrouve avec des avocats, des journalistes, des professionnels qui ne parlent pas un mot d’anglais, puis tu débarques ici et des enfants sûrement pas dotés de moyens financiers sont capables au moins de te donner un minimum de renseignements en anglais.
Ils s’approchent, ils sont intrigués par mon machin, mon enregistreur. Et puis il y a des moutons de toutes les couleurs. C’est incroyable, nous venons de voir où vit celui que notre guide dit être le chef du quartier. Dans ces ruines. Où il y a des poules, des moutons, des agneaux…
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a3afeba1ea48afbf7b414c684e33ef8a.jpgJe ne suis pas sûre de m’être expliquée tout à l’heure. C’est un site archéologique et il y a des gens qui vivent dans les ruines. A l’intérieur.

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2ad89f812dc519a261553cac858bb4a3.jpgNous avons trouvé un de ces enfants qui va être notre guide.

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Notre ami Solman nous a expliqué que là où je me trouve en ce moment il y a les ruines d’une ancienne mosquée.
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Toute à l’heure j’ai parlé à un garçon, un étudiant de Diyarbakir, qui est venu ici avec des amis. Il ne m’a raconté rien de spécialement excitant, mais il m’a dit que… là où je me trouve maintenant, je suis en train de marcher au milieu des tombes ! Franchement… oui, ici il y a quelque chose qui rappelle vaguement une pierre tombale, autrement on dirait seulement des pierres éparpillées au hasard.

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Il y a un point, en sortant de l'enceinte des murs, où on se retrouve face à une gorge vraiment impressionnante.
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Ça fait une certaine impression de voir des garçons jouer au foot à cet endroit. Surtout maintenant que je sais que cet endroit où ils sont en train de jouer est un cimetière.

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4fa4053b787fd8c2458e3fc96bf95848.jpgIci on voit clairement les pierres tombales. On voit aussi de vraies tombes. Certaines ont été couvertes par l’herbe, d’autres sont plus grosses, on dirait de gens plus riches, qui pouvaient se permettre des tombes plus coûteuses. Les inscriptions ont été effacées par le temps. Dommage.

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29f9e22354e647d34996748d65325ab2.jpgAprès la visite, déjeuner à base de poisson. Nous avons invité à notre table aussi le petit Solman, le garçon qui a été notre guide, et qui nous a vendu entre autre ces beaux petits livres sur Hasankeyf. Ensuite, nous avons fait une balade dans le village. b106496ad732c8cf1e64ce9a858b213a.jpgA présent nous profitons de la fraîcheur du fleuve, du Tigre. Nous sommes sur le bord du fleuve, où il y a un bar avec une terrasse sur cette plage de cailloux. Et nous profitons, comme je disais, de la fraîcheur du fleuve, sous la chaleur du soleil, un soleil magnifique, même si il y a des nuages qui le couvrent de temps à autre. Il fait en tout cas plutôt chaud pour un 20 mars.
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Il est 3 heures. Fin de la visite à Hasankeyf. Nous partons pour retourner à Diyarbakir.

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Un peu plus d’un an après, en août 2006, les travaux pour le barrage d’Ilisu ont démarré. Quand ils seront finis, l’eau du Tigre remplira la vallée, et Hasankeyf, patrimoine mondial de l’humanité, n’existera plus. Des dizaines de milliers d’habitants (selon les sources, on parle de 65 à 80 000) du site et des villages voisins seront déplacés. Selon les autorités la construction de cet ouvrage, qui a dû être repoussée plusieurs fois, est indispensable pour le développement de la région. Plusieurs experts se disent perplexes : quelques jours après la visite, nous avons rencontré des représentants d’associations d’architectes turcs qui ont rédigé un rapport sur les coûts du barrage et sur les dégâts qu’il ferait. Une première objection qu’ils soulèvent concerne la vie moyenne d’un barrage, qui est de 75 ans. Or, selon leurs calculs, les bénéfices produits par le barrage n’arriveraient pas en 75 ans à couvrir les coûts. De plus, ces architectes révèlent que les barrages déjà construits travaillent à 20 pour cent de leur capacité, et ils pensent que s’ils travaillaient même seulement à 50 pour cent, il n’y aurait plus besoin d’autres barrages. Pas seulement : les canaux d'irrigation sont mal exploités, ce qui provoque une augmentation de la salinité dans le terrain, et par conséquent la désertification de la région.

Les kurdes sont convaincus qu’il s’agit d’une attaque délibérée à leur culture et à eux-mêmes. Mais il ne faut pas oublier les enjeux géopolitiques du projet Gap : avec ce système de barrages sur le Tigre et l’Euphrate la Turquie détient les robinets de l’eau qui coule en Syrie et en Iraq. Un puissant outil de pression internationale. Quand, en janvier 2006, je l’ai fait remarquer à Hüsnü Doğan, du groupe Nurol à qui a été confié la réalisation du projet, il a essayé de me convaincre que de toute façon la Turquie n’a pas de mauvaises intentions envers ses voisins, et qu’elle laissera toujours à dispositions de ces pays l’eau qui part de son territoire. Face à mon insistance - j'ai pris en exemple l’Iran, qui lui aussi dit ne pas avoir de mauvaises intentions par rapport au nucléaire –, il a fini par me répondre, énervé : « Enfin, écoutez : l’Iraq a le pétrole, nous avons l’eau ! ».


Toutes les photos

Liens utiles :
- Un barrage géant menace Hasankeyf, cité turque historique (Le Monde, cité par le site de l'Institut Kurde de Paris)

En anglais :
- The Ilisu Dam, the World Commission on Dams and Export Credit Reform - The Final Report of a Fact-Finding Mission to the Ilisu Dam Region. 9-16 October 2000
- Ilısu Dam Campaign
- The Ilisu Dam project


En italien :
- Hasankeyf e la diga sul Tigri (Osservatorio sui Balcani)
- Tigri d’Europa (Osservatorio sui Balcani)
- Dichiarazione di Hasankeyf

 

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Commentaires

Bonjour,

Merci de rectifier le point suivant (je reviens de 3 jours passés à Hasankeyf et j'y vais tous les ans depuis que j'habite à Istanbul, soit depuis 4 ans).
Les travaux du barrage n'ONT PAS COMMENCE à l'heure où je vous écrit, en août 2006, ce dont vous parlez n'a été qu'une cérémonie d'ouverture du chantier, mais concrètement RIEN, IL N'Y A RIEN.
Les crédits pour le financement du barrage sont à l'état de signatures mais pas encore clôturés.
J'ai rencontré sur place le Maire de Hasankeyf qui m'a fourni les derniers renseignements en sa possession puisque je prépare moi-même un article qui paraîtra dans les pages de l'édition de novembre du journal "Aujourd'hui la Turquie".
Bien amicalement.
Nathalie Ritzmann

Ecrit par : nathalie Ritzmann | 30.09.2007

Merci beaucoup pour ces informations, Nathalie. Tout cela me fait très plaisir.

Ecrit par : Selene | 05.10.2007

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